Nous parlons de nos émotions comme de quelque chose que nous avons : excitation, colère, tristesse, désir, peur… et dont nous pourrions nous débarrasser, comme on se débarrasse de ce qu’on a en trop.

Cette vision-là nous met sur une fausse piste. Elle induit d’emblée une distance entre l’émotion et nous-même.

Et cette distance nous fait passer à côté de ce que nous sommes.

Une autre façon d’envisager l’émotion

Lorsque quelqu’un vient me voir, à Yverdon ou ailleurs, ce n’est pas quelque chose qu’il a que j’écoute.
Ce n’est pas un stock d’émotions, ni une liste de symptômes.

L’être humain n’est pas un réservoir à pensées, à sentiments, à émotions. Ce n’est ni un objet ni un conglomérat d’objets.
C’est un être vivant organisé,
un organisme qui s’organise intérieurement et extérieurement.
C’est un sujet qui éprouve.
C’est de l’être que j’écoute, pas de l’avoir.

Certaines personnes viennent consulter en disant vouloir « ne plus ressentir » telle ou telle émotion (jalousie, peur de manquer, peur de perdre, tristesse d’exister), « s’en débarrasser » ou la « gérer ».

Mais mon travail n’est pas d’opérer une correction émotionnelle, ou de définir pour l’autre des règles de gestion.
Il est d’offrir un espace où le sujet peut entendre son fonctionnement.

Émotions et langage : un malentendu profond

Bien sûr, le langage nous impose ses catégories : quelqu’un a des émotions.
Je ne peux pas ne pas parler ce langage.
Mais je peux voir ce qu’il me dicte.
Quand un dictateur, qu’il soit politique ou domestique, me dicte mon comportement, il m’arrive de lui obéir.
Cela ne m’empêche pas de voir que je suis contraint.
Et c’est précisément le fait de voir que je suis contraint qui éclaire mon fonctionnement intime.

Une émotion est constitutive du sujet que nous sommes.
Une émotion n’est pas quelque chose que l’on a.
Ce n’est même pas une chose.
C’est un fonctionnement.
C’est une organisation physiologique et mentale, si tant est que séparer physiologie et psychisme ait un sens.

Nous parlons d’avoir une émotion, comme on aurait un objet, un symptôme, quelque chose qui serait venu se greffer sur un être sain, calme, parfait. Mais une émotion n’est pas un ajout anormal sur un être normal. Penser l’émotion comme quelque chose que l’on posséderait — et dont on pourrait se débarrasser — revient à se représenter l’être humain comme une entité saine, neutre, zen (une âme, à tout bien peser) sur laquelle viendraient se surajouter les émotions, perçues alors comme des excroissances indésirables, voire malsaines (un corps, à tout bien peser).

C’est exactement ce que le langage nous offre, avec « avoir une émotion », et ce à quoi nous voudrions croire.
Derrière le désir de se débarrasser des émotions, il y a le très-culturel, le très-indéracinable désir d’être une âme allant se débarrasser tôt ou tard de son corps.

C’est comme si nous considérions que les vagues de l’océan étaient quelque chose à éliminer,
et que seul l’océan tranquille avait droit d’existence.

Vouloir écarter les émotions, c’est comme vouloir écarter les vagues pour ne garder que l’eau.
Problème : en écartant les vagues, on a aussi écarté l’eau.

Le malentendu du « bilan »

Un patient m’a demandé de faire un « bilan » du suivi que nous avons mené pendant plusieurs mois.

Cette demande m’a mis dans l’embarras.

Faire un bilan, poser un diagnostic, serait considérer le patient comme un objet à examiner, une chose à évaluer.
Examiner un parcours.
Mesurer l’adaptation.
Apprécier le degré de bonheur atteint.

Parcours, adaptation, bonheur : ce sont des concepts.
En face de moi, je n’ai pas des concepts : j’ai un organisme vivant.

Le patient — autrement dit l’être humain — n’est pas un objet, aussi respectable et précieux soit-il.
Il est un sujet qui vit.
Un sujet qui a un fonctionnement.

Un être humain n’est pas un substrat neutre et tranquille sur lequel viendraient se greffer des attributs plus ou moins tranquilles.
Il n’est pas un être de l’avoir.
Il est un être de l’être.

Et donc…

La question n’est pas de savoir comment se débarrasser de ses émotions,
mais de les entendre,
d’entendre ce qu’elles ont à nous dire.
Elles ont du sens, un sens intime,
un sens qui nous éclaire sur qui nous sommes. Elles ne sont pas une anomalie.

Le but n’est pas de se débarrasser des émotions, mais de les embrasser,
et les embrassant nous les aurons reconnues,
étant reconnues elles délivreront leur sens,
ayant délivré leur sens elles n’auront plus besoin de venir taper à la porte pour être entendues.

Le calme qui viendra sera alors une conséquence de la connaissance de soi.

Pour aller plus loin

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J’accompagne adultes et adolescents dans un travail d’orientation humaniste et existentiel, centré sur le vécu émotionnel, le corps et l’histoire personnelle.

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