« C’est un constat que je fais », me dit cette patiente.
« J’ai perdu mon père à cinq ans. Mon compagnon vient de me quitter. La vie ne me fait pas de cadeau. »
Mais ce n’est pas un constat : c’est une conclusion.
La conclusion d’une logique intérieure qui, pour le moment, lui échappe, mais qu’on va aller regarder ensemble.
Du fait au récit
Voici un constat : son père est mort quand elle avait cinq ans.
Voici un autre constat : son compagnon l’a quittée.
Deux faits, sans lien entre eux, sinon celui qu’elle leur donne.
« Constat » est en réalité une mise en récit.
Le sens comme défense
Dans l’espoir de moins souffrir, l’être humain cherche du sens. Et quand il n’en trouve pas, il en fabrique.
Plutôt que de sentir la douleur de la perte, ma patiente lui donne un sens : elle a compris (a cru comprendre) les intentions de la vie à son égard.
Et suppose plus ou moins consciemment que mettre du sens sur ce qui lui arrive rendra sa douleur plus supportable.
De la défense à la culpabilité
Mais si l’on poursuit l’écoute attentive de ce fonctionnement inconscient, on entend encore ceci : si la vie m’en veut, il y a bien une raison. Car la vie serait clémente avec moi si j’étais une personne normale, saine, n’ayant fait aucune erreur.
Si la vie ne me fait pas de cadeau, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche chez moi. Il me manque une valeur, une compréhension, une qualité, ou toutes les qualités, ou bien j’ai fait le mal, ou je suis née comme ça.
Dans l’interprétation du sens de deux pertes, la mort d’un père et la fin d’une relation, grâce à « La vie ne me fait pas de cadeau » une identité se construit : je suis née mauvaise.
Pour se protéger de la douleur de deux faits contingents – la mort d’un père, la fin d’une relation – elle paie un prix élevé : elle se représente nécessairement mauvaise.
Ce qui arrive en dehors de sa volonté – la mort du père, la rupture du compagnon – devient l’interprétation de ce qu’elle est. À la question lancinante « Qui suis-je ? » que l’être humain ne cesse de poser, elle a sa réponse : je suis une personne mauvaise, une personne à qui la vie ne fait pas de cadeau.
Ainsi elle se protège de la douleur de la perte au prix d’une représentation d’elle-même mauvaise. Elle a bien ce qu’elle voulait : du sens. Mais au prix de quelle identité écrasante ?
Une identité construite contre l’inexplicable
Derrière « la vie ne fait pas de cadeau » se tient : je ne mérite pas d’être aimée, puisque je suis mauvaise.
Cette pensée de ne pas mériter l’amour n’est pas nouvelle. On peut poser l’hypothèse qu’elle appartient à la petite fille confrontée à la perte son père.
Que ce soit par la mort ou par le départ, c’est toujours le manque d’amour qui est vécu du point de vue de l’enfant. La douleur de l’enfant n’est pas moins forte si c’est la mort involontaire ou le départ volontaire. Et la logique enfantine peut être la même : si je ne reçois pas l’amour que j’attends légitimement, c’est que je n’ai pas de valeur.
C’est cette logique de l’enfant qui parle encore aujourd’hui, à travers l’adulte que ma patiente est devenue.
La rencontre de la vulnérabilité
Plutôt que rencontrer l’inexplicable, l’être humain fabrique un scénario ; et il appelle cela « explication ».
Plutôt que rencontrer la réalité brute de sa douleur, de sa fragilité et de sa vulnérabilité, il fabrique du sens.
Bien sûr, on comprend que l’être humain se protège du réel. Il ne fait d’ailleurs pratiquement que ça pendant toute sa vie : se protéger du réel par toutes sortes de croyances sur le sens de sa vie. Mais ce n’est pas parce qu’il ne fait que ça que ça le rend heureux. On dirait même que c’est le contraire.
C’est donc vers la rencontre de l’inexplicable et de la vulnérabilité que nous allons nous diriger ensemble, patiente et psy, tranquillement, avec bienveillance.
Ensemble, métaphoriquement main dans la main. Car celle à qui je m’adresse à travers l’adulte assise en face de moi, dans la sécurité de mon lieu de consultation, est aussi une petite fille dans la détresse d’avoir perdu son père.
Pour aller plus loin
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J’accompagne adultes et adolescents dans un travail d’orientation humaniste et existentiel, centré sur le vécu émotionnel, le corps et l’histoire personnelle.
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