Sans que je lui demande la raison de cette longue solitude affective qu’elle vient d’exposer, cette patiente m’explique : « Je suis seule depuis trois ans parce que je suis une petite merde. » Elle a trouvé les raisons de sa solitude dans l’essence de ce qu’elle est, dans son être.

Or « je suis une petite merde » est une pensée, une croyance, qui n’a aucune autre espèce de réalité que le son qu’elle produit lorsqu’elle est articulée.

Car j’ai en face de moi une femme, un mammifère vivant, un organisme d’une complexité insondable, qui certes produit de la déjection pour vivre, mais qui n’en est pas une.

Mais elle y croit.

Tout part de là : elle y croit.

Même si elle a un petit sourire en le disant, même si elle n’est pas délirante et sait encore que son corps n’est pas constitué de matière fécale, elle croit à quelque chose qui serait attaché à son être, à une mauvaise qualité intrinsèque de sa personne.

Comment va se passer notre travail ?

Nous n’allons pas faire en sorte de transformer la merde en or, vu que la merde dont elle parle n’existe pas. Nous n’allons pas travailler à lui faire acquérir de nouvelles compétences en termes de confiance en soi, ou de nouvelles capacités de séduction pour trouver un partenaire. Nous n’allons pas lui proposer un kit de pensées positives pour contrer la pensée négative d’être une petite merde.

Car ce qui est en jeu, ce n’est ni la merde, ni le manque de confiance, ni le manque de beauté ou d’intelligence.

Ce qui est en jeu, c’est une représentation, un mot, une pensée, non une qualité intrinsèque, non un manque de quelque chose.

Nous allons travailler à voir l’étiquette « petite merde » qu’elle s’est collée sur le front, pour les raisons qui lui sont propres et que nous allons explorer en une ou plusieurs séances. C’est une chose en plus qu’il est nécessaire de regarder – pas une chose en moins.

Le travail psychologique ne consiste pas à muscler ou faire grossir ce qui serait trop petit (comme on musclerait la confiance en soi ou ferait grossir la volonté), mais à voir ce qui vient brouiller le regard entre soi et soi.

Ce n’est donc pas un manque de quelque chose qui est à considérer, c’est quelque chose en plus : ici, un mot, une étiquette

Les étiquettes que nous nous mettons ont pour fonction de nous rassurer, nous donnant le sentiment que nous connaissons le sens de la vie, le sens de ce qui nous arrive. Elles ramènent la complexité du réel à une poignée de qualificatifs et de qualités.

Nous avons de l’être plein la bouche : je suis bon, je suis mauvais, je suis moyen, je suis comme toi, je ne suis pas comme toi, je suis blanc, je suis noir, je suis pauvre, je suis riche, je suis de droite, je suis de gauche, je suis hétéro, je suis homo, je suis un dieu, je suis une merde.

Ces définitions nous donnent l’illusion que nous maîtrisons quelque chose de cette vie que nous ne maîtrisons pas. Même « je suis une petite merde » nous donne le sentiment que nous maîtrisons notre destin, aussi paradoxal cela puisse être. Tout se passe comme si je préférais être une merde que d’être dans l’incertitude de ce que je suis.

Le travail psy tel que je le mets en oeuvre trouve un de ses ressorts dans la réalisation que nous ne maîtrisons rien et qu’il n’y a aucune réponse définitive.

En échange de « je suis une merde », je ne vais pas opposer à ma patiente « mais non, vous êtes une chouette personne », mais l’inviter à voir – avec des outils adaptés et non de la philosophie – que la pensée de l’être n’est pas l’être,

que la pensée est une pensée,

qu’elle n’a rien à voir avec ce que je suis,

et que ce que je suis excède toute pensée, toute qualité, toute morale, toute norme.

Le destin d’un être repose dans quelques phrases

« Parce que je suis une petite merde » dit avec un sourire en coin, est terrible. C’est là que vous voyez, en tant que psy, que le destin d’un être tient dans une poignée de syllabes. C’est là que vous vient du fond de votre humanité la compassion infinie pour celle qui vous l’énonce avec un petit sourire,

la compassion infinie pour ceux qui parlent,

et qui de parler détruisent et se détruisent à l’aune d’une croyance en une poignée de syllabes.

Cette poignée de syllabes devient identité.

Impossible de faire autrement ?

Vivre sans ces étiquettes sur le front, qu’on se met soi-même ou que les autres nous mettent et à quoi on croit (le problème n’est vraiment pas d’être étiqueté par autrui, mais de croire à la valeur de l’étiquette), peut sembler impossible.

Peut-être.

Mais il est une certitude, que j’expérimente sur mon lieu de consultation : c’est qu’il est tout à fait possible de voir qu’il y a une étiquette là où on croyait avant qu’il y avait de l’être. La majorité de mes patients peut le voir.

C’est comme si mon travail consistait à dire à mes patients, toujours avec des outils adaptés : « Cette étiquette est si bien collée à votre front, et depuis si longtemps, que vous ne l’avez jamais remise en question. Pourtant, regardez, on peut la soulever et même voir votre peau – même pas abîmée – en dessous. »

Le travail du psy, ou l’art du décollage des étiquettes

Décoller un coin de l’étiquette. Apercevoir que l’étiquette n’est pas l’être. Le mot n’est pas la chose. La pensée n’est pas la vérité.

Et parfois l’étiquette, à force d’être décollée, en vient à tomber.

En échange de la perte de l’étiquette, une incertitude peut venir : si je ne suis pas la merde que j’ai toujours cru que j’étais, alors qu’est-ce que je suis ?

La liberté se tient dans cette question ouverte, et dans l’amplitude d’une respiration retrouvée avec la chute de l’étiquette. Nietzsche: « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. » (Ecce homo, 1888.)

Pour aller plus loin

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Nos souffrances ne viennent pas de ce qui nous manque mais de la représentation que nous nous faisons de nous-même. Une image de soi, une étiquette, une pensée répétée depuis longtemps prennent la forme de la vérité et conditionnent notre destin.

En tant que psychologue à Yverdon, j’accompagne les personnes qui souhaitent comprendre ce mécanisme plutôt que chercher à remplacer le « négatif » par du « positif ».

Lorsque les étiquettes commencent à se décoller, elles ne réduisent plus ce que je suis à elles-mêmes, autrement dit à une poignée de syllabes étroites et, le plus souvent, binaires. Une nouvelle amplitude intérieure voit le jour, et avec elle une certaine dose d’incertitude.

Cette incertitude n’est pas un problème à résoudre : elle est même le fondement d’un espace de liberté retrouvée.

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